L'apprenti sorcier

Frédéric Sallet a publié un article sur la bombe Google dans la rubrique multimédia de Sud Ouest : Le député victime d'une bombe Google.

Jean Dionis esquive :

"On a été surpris par la réactivité du monde internaute" reconnaît le député d'Agen. "En accord ou en désaccord, ce sont des gens très informés et le site a été submergé de messages auxquels j'ai essayé de répondre. Mais le vrai débat n'est pas de modifier l'ordre d'indexation sur Google, la question est le filtrage : il y a aujourd'hui des logiciels de reconnaissance de formes et d'analyse de textes qui existent, utilisés par les banques, les marchés financiers... Je suis prêt à toutes les confrontations avec les fournisseurs d'accès, mais le droit doit d'appliquer aux contenus odieux".

Oui, Google n'a rien à voir avec le débat, il fallait y penser avant d'en donner l'exemple. Depuis le chat du JDN et la réaction qui s'en est suivie, M. Dionis esquive sur d'autres logiciels qui, selon lui, sont la preuve que le filtrage pertinent est à la portée de tous les prestaires techniques de l'internet. Dans un chat sur le site du Monde, il citait Verity et LTU Technologies ou, moins spécifiquement comme ici dans Sud Ouest, des logiciels utilisés par les institutions financières.

Je connais Verity pour m'être penché à plusieurs reprises sur la question de la recherche en langage naturel. Leurs produits sont horriblement chers et pointus à configurer, et je doute fort qu'aucun fournisseur soit enclin à faire le moindre cadeau à quiconque, surtout sachant que de nouveaux clients vont se trouver forcés de s'équiper. Quant aux logiciels utilisés par les banques et les marchés financiers, ils sont tellement spécifiques à ces métiers (et également tellement coûteux à mettre en place) que Google finirait par devenir un exemple plus pertinent.

Comme le rapporte Frédéric Sallet dans son article, et comme j'ai déjà eu l'occasion de l'écrire, je trouve que la question de la répression des contenus discriminatoires et pédophiles est légitime. Je continue cependant à affirmer que la voie technologique, que vous fantasmez Monsieur Dionis, est dangereuse, que son efficacité n'est pas démontrée alors que son coût est insupportable dans un secteur mondialisé à faible marge et fortement concurrentiel, et qu'elle préfigure une dérive politique semblable à celle à laquelle on assiste depuis longtemps aux Etats-Unis, c'est-à-dire qu'à défaut de réfléchir en termes politiques au moindre problème, on fonce tête baissée vers des solutions technologiques. Quel monde nous préparez-vous ? Un monde où les imprimeurs devront numériser tout contenu pour filtrage a priori avant publication (la technologie est là pourtant) ? Un monde où la télévision passera en léger différé pour que les censeurs puissent intervenir avant la diffusion d'une image choquante -- comme ça se fait malheureusement déjà aux Etats-Unis -- parce que Françoise de Panafieu a peur de son ombre ("cachez ce sein que je ne saurais voir !") ?

Nul n'est censé ignorer la loi, les forces de l'ordre et l'autorité judiciaire sont là pour nous le rappeler depuis des siècles. Le dépôt légal a été institué par François 1er. La loi sur la liberté de la presse date de 1881. l'Internet moderne a plus de vingt ans et est devenu une réalité en France depuis dix ans (malgré tous les efforts de France Telecom pour l'en empêcher). La directive Européenne derrière laquelle vous vous retranchez, et qui ne fait mention d'aucune des dérives sécuritaires dont vous l'avez flanquée, a quatre ans. Pourquoi cette précipitation soudaine ? Pourquoi bâclez-vous ainsi ce que vous présentez fièrement comme un texte fondateur de l'Internet français (si tant est que cette notion ait un sens pour un réseau mondial) ? Pourquoi cette discrimination entre Internet et les autres media, où brusquement le citoyen n'aurait plus droit ni à la présomption d'innocence ni à la contradiction d'un procès équitable, où la balance serait encore un peu plus ouvertement penchée du côté des puissants ?

Depuis la condamnation de Monsieur Juppé et les réactions politiques qui ont suivies, je comprends mieux. La Loi sur la Confiance dans l'Economie Numérique ne montre pas seulement la défiance qu'ont la majorité parlementaire et le gouvernement dans Internet, elle est aussi symptomatique de leur défiance dans la justice et de leur désir, maintenant tellement évident, de saborder la justice républicaine indépendante au profit d'une justice de classe facilement manipulable.

Votre proposition demeure liberticide en plus d'être tout à la fois un objet politique, législatif et technologique non identifié ainsi qu'une aberration économique. Vous me faites l'effet d'un apprenti sorcier qui a ouvert la boite de Pandore et ne sait plus comment la refermer. Votre texte, s'il reste en l'état, sera sans nul doute fondateur du déclin de l'Internet français et un coup bas, un de plus, porté à la justice de la République.

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Sur un plan purement anecdotique, je note que le webmestre de M. Dionis est ravi de notre petite plaisanterie :

Webmaster du site Jeandionis.com, Pierre Souillé a observé avec intérêt la progression de la "Google bombe" : en quelques jours, le trafic du site a été décuplé avec 11 000 visiteurs depuis le mois de janvier, et une conséquence inattendue : la simple recherche du terme "Député" sur le moteur de recherche fait apparaître le site de Jean Dionis du Séjour... en tête de liste !

Avez-vous essayé la recherche sur le seul mot de liberticide ? J'ajouterais, cher collègue, qu'avec un site qui plante autant avec seulement 11000 visiteurs en un mois, il serait temps d'explorer les nombreuses alternatives à la technologie Microsoft (padawan.info, sur la même période, a reçu 40000 visites en provenance de 20000 adresses IP différentes, et tourne sous Linux). A moins que MS Search ne fasse partie des solutions considérées par M. Dionis comme l'état de l'art de la recherche, auquel cas les révisionnistes et pédo-pornocrates de tout poil n'ont aucun soucis à se faire.

5 commentaires

L'affaire Ouvaton c/ Métrobus et la jurisprudence résument très bien la situation actuelle et cette situation semble correcte :

D'un coté les hébergeurs ainsi que les fournisseurs d'accès ne sont pas considérés comme co-auteurs ou partie prenante des "contenus odieux". Ils sont considérés comme des intermédiaires techniques qui fourniront les données voulues sur requête judiciaire. Ils ne sont pas "un peu responsable" comme l'a dit Gérard Unger, PDG de Métrobus, ils sont vecteurs et support de l'information, un point c'est tout.

De l'autre coté, la loi est respectée. Dans le cas Métrobus, les auteurs des déprédations se retrouvent devant les tribunaux, grâce aux informations fournies par l'hébergeurs (sachant que toutes les informations fournies n'ont pas été utilisées).

Contrairement à ce que veulent faire croire certains, pour faire peur, on N'est PAS anonyme sur internet et ce ne sont pas les contraintes imposées par la LEN qui changera quoique ce soit.

Dans les conditions actuelles il est possible de remonter aux auteurs des contenus odieux, il est possible de les faire condamner, il est possible de faire retirer assez rapidement des contenus hors-la-loi, alors pourquoi une loi aussi contraignante ?

Pour info, AOL US vient de faire retirer le lien vers le CV de Georges W Bush qui remontait en 1ère place sur la requete "Miserable failure".

(Google est le moteur par défaut d'AOL US)

Merci pour ce billet très documenté et dont on se délecte. Et bien vu pour "liberticide"! ;)

Bonjour,

si je partage votre point de vue sur la manière un peu rapide qu'à Mr Dionis de présenter Google ou ses équivalents comme la panacée en matière de filtrage de contenu on ne peut quand même pas s'empêcher de constater que des technologies comme LTU ont permis effectivement de faire des rapprochements photographiques sur des affaires judiciaires impliquant des milliers de photos. Quant aux solutions telles que verity elle ne sont effectivement pertinentes que si une taxonomie (catégorisation) les accompagne, et réaliser ex nihilo une taxonomie est un processus long et coûteux souvent sous estimé par les entreprises. Néanmoins il s'avère que la pertinence de ces outils n'est effective QUE si cette taxonomie existe et est constamment mise à jour. J'imagine donc mal des hébergeurs dont ce n'est pas le métier acquérir une license pour contrôler tout le contenu qui passe sur leur réseau à l'aide de ce genre d'outils.

> des technologies comme LTU ont permis effectivement de faire des rapprochements photographiques sur des affaires judiciaires impliquant des milliers de photos.

Je n'en doute pas MAIS, quel rapport avec le filtrage de contenu de type pédo-pornographique ? Comparer des images avec une image de référence n'a rien à voir avec la capacité de détecter qu'une image est 1) pornographique (définition ?) et 2) implique un(e) mineur(e).

Deux autres exemples de l'état de l'art :

- Adobe a introduit un mécanisme de reconnaissance de billets de banque dans Photoshop, pour empêcher la fraude. Ici aussi il s'agit de comparer un nombre limité de "patterns" connus, mais la technologie ne semble pas encore complètement fiable, et comme pour l'exemple ci-dessus, la reconnaissance d'images sans pattern prédéfini est une toute autre histoire.

- A ma connaissance, les aéroports (américains pour la plupart) qui ont investi des sommes importantes dans des technologies de reconnaissance de visages ont jeté l'éponge car elles ne sont pas fiables. Aucune de ces installations n'aurait jamais réussi à identifier qui que ce soit.

La recherche textuelle c'est du petit lait en comparaison de la recherche d'images. Et sur ce plan là, j'aimerais vraiment beaucoup que quelqu'un me donne des exemples probants, et relation directe avec le sujet.

J'espère pour les hébergeurs et les FAI qu'ils pourront prouver que l'état de l'art est encore loin de l'optimisme béat dont fait preuve M. Dionis.

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