Humeur vagabonde

Toujours rien de meilleur, surtout suivi, sur le chemin du retour, par une heure de promenade au Père Lachaise.

— "Tu embrasses bien, tu sais ?
— Les mecs aussi doux sont plutôt rares."

Je suis sur un petit nuage. Le ciel a les paupières lourdes mais ne pleure pas encore. D'une caresse l'autre, le soleil prend la relève et parvient à continuer de me réchauffer. Je flotte. Ou, plutôt, je danse.

Sourire jusqu'aux oreilles, bercées du talent conjugué de Tharaud et de Bach, l'un jouant les Concertos Italiens de l'autre, la musique rythme mes pas et j'entre par Gambetta dans le cimetière où personne ne s'offusquera, même en ce 8 mai, de mon allure guillerette et de mon sourire béat. Je m'arrête devant les statues dédiées aux soldats étrangers morts pour la France. Celle des Polonais a une beauté qui me marque plus que les autres (pensée iconoclaste : on avait moins peur des plombiers à l'époque). Une brassée de fleurs entourées de rubans portant plusieurs mentions en cyrillique couvre le pied de celle des Russes. Je flâne parmi les tombes, hors des grandes allées, à la recherche de l'insolite. La tombe d'un anglais, complètement disloquée, est soulevée de terre par les racines d'un arbre imposant qui en jaillit. Celle de Marie Trintignant est couverte de fleurs et je me dis tristement qu'elle avait mon âge quand sa vie lui a été volée. Plus loin j'aperçois un TGV dessiné sur la stèle d'un ancien de la SNCF. Je me dis qu'il y a des millions de photos à faire ici et que, bien évidemment, j'ai encore oublié de prendre mon appareil. Ma boussole interne me dit que je suis descendu trop bas et que la sortie sur le boulevard de Ménilmontant n'a aucun intérêt. La statue de Casimir-Périer est imposante, juchée sur les mots "Ordre, Eloquence, Justice" qui me font avoir une autre pensée iconoclaste pour l'actuel trio de tête de l'exécutif. Je remonte en longeant le mur sud. Arrivé à la sortie de la rue de la Réunion, un gardien souriant me dit que j'arrive juste à temps. Il est temps de laisser les morts en paix, on ferme !

Je fais un crochet par le Jardin Naturel qui longe le Père Lachaise, avant de redescendre par la rue de Bagnolet. J'y découvre une librairie que je ne connaissais pas. J'entre, j'explore. Sur un étal à l'entrée se trouve Les Heures de Michael Cunningham. Alors que je commence à lire les premières lignes, le suicide de Virginia Woolf, je sens les larmes me monter aux yeux. Je suis surpris par cette mélancolie, soudaine et incontrôlable. Plus tard je ferais le lien.

To look life in a face, always to look life in a face and to know it, for what it is. And last, to know it, to love it for what it is and then to put it away. Always the years between us, always the years, always the love, always the hours.

Je sors brusquement de la librairie. Je chasse une pensée nauséabonde en passant devant les deux fast-food turcs du bas de la rue de Bagnolet. La fausse terrasse du Piston Pélican déborde. Heureusement que cette partie du quartier a gardé une diversité qui manque parfois un peu plus loin, là où un cancer de textile tisse sa toile, son uniforme monotone.

Pourquoi ne songe-je jamais à prendre cet appareil photo ? Je pense à Karl en me demandant comment le poète urbain aurait raconté et illustré ce petit voyage. Scott Ross et Scarlatti ont tôt fait de reprendre le dessus sur mes jambes et mes pensées vagabondes.

Je rentre. Inspection du jardin. Les oiseaux ont définitivement picoré jusqu'à la dernière pousse des oeillets que j'avais semés en pleine terre. L'an dernier, ils avaient massacré la coriandre. Mais ils n'auront pas la peau des semis que j'ai gardé au chaud à l'intérieur. Il fait encore trop froid la nuit pour les repiquer, et ceux-là seront bien assez tôt la proie des limaces et des escargots.

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Dans l'ordre, de gauche à droite, en haut dans des pots en tourbe : oeillets d'Inde, coriandre (à partir des graines d'un pied du jardin, récoltées il y a trois ou quatre ans), capucines, tomates ("pépites hybride F1" et "Super Sweet 100 hybride F1"), en bas : romarin et basilic en pot.

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J'ai aussi essayé les pastilles de tourbe compressée, qui gonflent quatre fois de volume une fois trempées dans l'eau. Dans celles-ci, je vais planter du persil "Géant d'Italie".

C'est l'anniversaire de mon père aujourd'hui, 75 ans. La dernière fois que l'ai vu, je n'en avais pas 30. J'ai pensé à mes parents hier, au sortir de C.R.A.Z.Y. Encore un film que j'aimerais qu'ils voient, tant je me suis retrouvé dans le personnage de Zach, tant j'aimerais qu'ils comprennent. Un jour, peut-être.

Demain retour de la grisaille, retour à la grisaille. J'entends la pluie dehors. Il va bientôt faire beau.

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Ils m'arrive aussi parfois de me prendre pour Mrs Dalloway. Dans ces moments-là j'éprouve comme une grande sensation de vide, triste et néanmoins tellement joyeux que c'en est presque indécent. Finalement, le bonheur, ça ressemblerait pas à ça, par hasard ?

Sympathique cette agréable errance et quelle bonne idées de chercher l'insolite au Père Lachaise. Par contre pour l'appareil photo jamais avec soi au bon moment, la seule solution c'est de l'emmener lui en promenade.

Je ne sais pas si j'embrasse bien, mais je suis très doux aussi.... (pardon) :)

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