La tyrannie de la cohérence

Ou comment internet complique la vie de ces hommes politiques qui disent tout et son contraire.

Nous sommes passés de la bande magnétique et vidéo au numérique et nous pouvons garder, chacun d'entre nous, journaliste ou non, et classer tout ce qui se dit. Internet fait le reste: tout est à la disposition de tout le monde en un clic. Les sites d'informations comme Slate, Rue89, Mediapart, Arrêt sur Images font ce travail dit de fact checking, le plus naturellement du monde. Le reste de la presse audiovisuelle s'y met aussi dans un même élan. Et c'est absolument ravageur pour le mode de communication de Nicolas Sarkozy qui a été élaboré selon des critères dépassés et par de vieux publicitaires du XXe siècle. Le discours du président de la République, empreint de volontarisme, basé sur des préoccupations de l'instant, lié à l'actualité immédiate, truffé d'affirmation d'actions, ponctué de promesses de résultats rapides et suggérant en permanence la rupture par rapport à un immobilisme du passé, a aussi modifié le rapport du journaliste politique au discours politique. Nicolas Sarkozy subit de plein fouet les conséquences de cette évolution. Quand il abandonne la taxe carbone, les radios, les télés et plus seulement les sites Internet d'information ou le Petit journal de Yann Barthez sur Canal, rappellent toutes les déclarations précédentes: «La taxe carbone c'est aussi important que la décolonisation.» Sur la sécurité, le Grand Paris, demain sans doute sur la réforme de l'instruction, ou la publicité à la télé publique, le président subit le choc audiovisuel que constitue la révélation documentée de la différence entre les discours et les résultats et aussi, presque pire, entre les discours successifs du président (ou leur similitude). Cette «tyrannie de la cohérence» est nouvelle dans le débat politique français. Ce nouvel état de fait doit servir de leçon pour tous les prétendants à l'Elysée pour 2012. Ils devraient faire attention à ce qu'ils disent dès maintenant. Internet et le numérique obligent les hommes et les femmes politiques à davantage de constance en imposant une impitoyable «tyrannie de la cohérence».

Slate.fr : Sarkozy, victime du fact checking.

J'ajouterai une chose que cet article ne met pas clairement en exergue : c'est d'abord et avant tout l'écrit sur internet qui permet cela, et non le multimédia dans son ensemble.

L'arrivée de la PAO et sa démocratisation dans les années 80 ont permis de publier des textes en dehors des fourches caudines des barons de presse. La libéralisation des ondes, au même moment, a permis l'émergence de radios « libres ». La télévision reste le média le plus inabordable. Mais ces trois média, papier, radio, télévision, souffrent d'un problème commun : il est humainement impossible à tout un chacun d'y chercher une information ! (Ironiquement, ce « problème » est en partie l'une des clés de leur monétisation, mais c'est un autre débat.)

Comme je l'avais souligné dans le manifeste de l'audioblogging, les seuls moteurs de recherche à peu près fiables et accessibles au grand public ne travaillent toujours que sur du texte. Je relis mon argumentaire d'il y a cinq ans, où les zélotes du podcast clamaient que les moteurs chercheraient dans des fichiers audio « dans quelques mois », et il est toujours valable.

Je ne perds pas de vue l'importance de la dimension du multimédia sur internet. Mais il est intéressant de s'interroger sur son accessibilité, au sens de sa « trouvabilité », à long terme. Autant il est de plus en plus facile de découvrir de nouvelles vidéos ou de nouveaux podcasts — la plupart des réseaux sociaux à la mode vivent essentiellement de cela — abondance de liens n'en garantit ni la conservation ni la possibilité de les retrouver facilement et à volonté. Sons et images sur internet n'ont d'intérêt, pour le chercheur, que s'ils sont proprement accompagnés de mots-clés, mis en contexte par du texte, et ces textes indexés par des moteurs de recherche ouverts au public.

J'ajouterai enfin que le texte est la seule forme qui permette le lien hypertexte, la forme naturelle de découverte de contenus qui est à la base du web.

Voilà pourquoi rares sont les hommes et femmes politiques à sérieusement publier des textes sur internet. Il leur est bien plus facile, et surtout plus sûr, de continuer à multiplier les petites phrases qui peuvent s'envoler au gré du vent qui fait tourner leur girouette.

Et voilà pourquoi il est important que des auteurs, qu'ils soient professionnels ou de simples citoyens, travaillent à documenter, par écrit, le monde dans lequel nous vivons. Et ce travail ne se passe pas sur Twitter ni sur Facebook, mais dans les journaux, sur les blogs, sur les sites web d'information.

Et voilà pourquoi, enfin, il est primordial que des enseignants apprennent aux enfants à lire, à chercher et à décrypter des textes. Ce n'est pas la technologie qui rendra les jeunes générations plus aptes que leurs aînés à naviguer dans un monde d'informations, elle n'est là que pour multiplier et monétiser ces contenus, c'est l'enseignement qui leur apprendra le discernement.

Je laisse comme exercice au lecteur préparant son épreuve de philosophie cette réflexion : « si seuls les imbéciles ne changent jamais d'avis, l'absence de droit à l'oubli sur internet favorise-t-elle une baisse de l'intelligence collective ? »

3 commentaires

Tout à fait d'accord avec toi. L'immédiateté et la permanence des paroles politiques réclament maintenant un autre mode de fonctionnement : Des prises de positions fondées sur des convictions et non pas des élections et une honnêteté de pensée qui pardonnera l'erreur.
Il faudra, à mon sens, encore un peu plus de maturité à nos nouveaux médias et à ceux qui y prennent parole pour juger de ces "erreurs" avec discernement. Aujourd'hui, elles se paient souvent cash !
C'est une analyse qui est également valable pour les marques...

Effectivement, après cette analyse, on comprend mieux le combat de certains politiques pour le droit à l'oubli.

Oubli qui empêche de se rendre compte que l'on ne change pas d'avis. Mais alors, l'oubli empêche donc les imbéciles de se rendre compte de leur imbécilité (et au passage empêche les girouettes de se rendre compte qu'ils changent d'avis au gré du vent). L'absence de droit à l'oubli peut donc guérir (ou du moins tenter de guérir) les imbéciles et favorise donc une hausse d'intelligence collective. CQFD.
(J'ai bon ?)

L'absence de droit à l'oubli ou plutôt la mémoire obligée sont une chose...
Mais pour ne parler que de la France, sur les 40 millions d'électeurs que conmpte à la louche ce pays, combien aujourd'hui savent rééellement se servir d'un moteur de recherche, et faire que cet outil devienne une source de savoir et ce savoir une aide à la décision dans l'isoloir ?
Ceci sera vrai pour une toute petite frange de l'électorat, celle qui savait déjà avant internet où trouver la bonne info, exercer son sens critique et ses capacités d'analyse. Internet leur a juste facilité la tâche.
Pour les autres qui ne veulent pas trop réfléchir et demandent du prêt à penser, ça ne changera pas grand-chose. C'est sans doute une des grandeurs et des limites de la démocratie, il suffit de se souvenir de ce que disaient Churchill et Tocqueville en leur temps.

Je crains donc que le droit à l'incohérence ne reste encore longtemps un moteur de la communication politique. Par ailleurs, il ne faut pas mettre de côté trop rapidement les facteurs émotionnel, de séduction, de démagogie qui entrent en jeu dans une élection, car les gens ne votent pas pour ou contre un programme, mais pour ou contre Untel ou Unetelle, en espérant à chaque fois qu'il ou elle sera l'homme ou la femme providentielle qui sortira le pays du marasme. Cette forme de puérilité est hélas imprescriptible.

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