Le web a-t-il tué le journalisme technique ?


Thierry Crouzet affirme que « le Web a tué le journalisme technique ». Avant d'affirmer le contraire, je préfère poser la question.

Avec tout le respect que j'ai pour Thierry et son travail, son titre ne pouvait que déclencher une première alarme chez moi. Avec pareille généralisation, on peut affirmer que le web tue des chatons[1].

Les fameux blogs professionnels ne font qu’un travail amateur par rapport à ce que nous faisions durant les années 1990 dans la presse spécialisée. Ils se contentent de réécrire les fiches produits, sans guère ajouter d’information par rapport à celles publiées sur les sites des constructeurs. […] Dans l’état actuel des choses, je préfère encore interroger mon réseau social pour obtenir des conseils d’achats crédibles ou aller fouiner dans les forums. Je ne fais pas confiances (sic) aux blogueurs professionnels (professionnel signifiant qui gagne de l’argent avec son blog, là s’arrête le professionnalisme).

Je note que Thierry critique en réalité certains « blogs professionnels » mais avoue faire confiance au bouche à oreille, aidé en cela par son réseau social et les forums. Ces trois espaces ont une chose en commun : le web, qui n'est ici qu'un moyen de transport. Et je note qu'à la fin de son billet, il glisse des blogs aux « blogueurs professionnels », qui sont en réalité le véritable objet du « délit » de son ressentiment.

La seconde alarme que son billet a déclenchée chez moi vient simplement de ma propre expérience de la presse technique. Je ne regrette pas une seconde le « journalisme technique » d'avant le web.

J'admets que Thierry a été à bonne école et a contribué à des titres qui sortaient du lot. Mais le gros du lot, les Monde informatique et autres 01 étaient autant coupables de recopiage de communiqués de presse, sinon plus, que ces « fameux blogs professionnels ». Ces titres étaient en mort cérébrale bien des années avant qu'on ne débranche leur assistance respiratoire[2]. Comparés à un site comme Ars Technica, alors qu'ils avaient des moyens autrement plus importants, ils feraient aujourd'hui bien pâle figure.

Là s'arrête, dans les grandes lignes, mon (bien maigre) désaccord avec Thierry. Car je ne peux lui faire l'injure de ne pas le rejoindre quand il se demande si le journalisme a un avenir :

Que sont devenus les enlumineurs du moyen-âge ? Que sont devenus les moines copistes ? Que sont devenus les relieurs ? Ils ont presque tous disparu parce qu’un métier ne survit que tant qu’une économie le soutient et lui donne sens. Toute profession est vouée à disparaître. […] Le journalisme n’est qu’un business qui a réussi à persuader qu’il était indispensable. Les journalistes ont même cru qu’ils étaient indispensables et avaient un rôle social capital, ce qui explique souvent leur fierté de faire ce métier.

Voilà les vraies questions : la dimension économique (entrepreneuriale, même), la séparation entre le métier (journalisme) et ses supports (papier, web).
Affirmer que le web a tué quoi que ce soit, c'est brandir un bouc émissaire bien pratique pour éluder quelques remises en question :

  • Quid du business model et de son adaptation aux changements de l'écosystème ? Le journaliste, pourtant à l'avant-poste d'observation du monde qui l'entoure, s'est-il mieux préparé au changement que, disons, ses collègues de l'industrie de la musique ?
  • Quid de la pression constante entre revenus et coûts de production ? Nous vivons dans un monde où l'humain est considéré comme un coût avant d'être une ressource, et où la pensée unique en matière de globalisation et de libre-échange supprime toute réflexion sociale, entrepreneuriale et politique au profit de la seule logique financière[3]. Et dans ce monde-là, pouvons-nous reprocher à un acheteur de préférer payer pour des clics réels coûtant une fraction d'une campagne au CPM à l'efficacité non mesurable ? Dans le landernau de la publicité, Google n'est certes pas l'ami de tout le monde.
  • Quid de l'utilité perçue du journalisme en général ? Pourquoi reprocher aux lecteurs, dont les revenus ne se portent pas mieux que ceux des journalistes, de préférer une lecture instantanément disponible et entièrement financée par la publicité plutôt que de payer pour un format pas plus pratique et une qualité souvent pas meilleure ? Peut-on sérieusement reporter sur le seul web une inadéquation palpable entre l'offre et la demande ?

Le journaliste de qualité, qu'il soit technique ou non, est depuis longtemps une espèce en voie de disparition. Et c'est nous, lecteurs, journalistes, patrons de média, régies publicitaires et j'en passe, qui l'avons collectivement tué. Et ça a commencé bien avant la popularisation du web.

Pour toutes ces raison, je peux affirmer que non, le web n'a pas tué le journalisme technique[4].

Notes :
[1] Et si ça se trouve c'est vrai, je vous laisser chercher, Google est votre ami.
[2] Comme l'essentiel de leur lectorat, je lisais par obligation professionnelle l'exemplaire mis à ma disposition par GrosseSSII S.A., pour n'y trouver que publireportages plus ou moins déguisés et recopiage d'« informations » sur le web, où je les avais déjà lues gratuitement un à deux mois avant parution du journal.
[3] Sur ce sujet, je vous recommande la lecture de Après la démocratie d'Emmanuel Todd. (Lien sponsorisé, moi aussi je fais homme sandwich pour des clopinettes si je veux.)
[4] Pas plus que le « journalisme citoyen » n'a tué le journalisme. Le journalisme citoyen, c’est de la foutaise, encore un sujet de plein accord entre nous vu ce que j'ai écrit sur le sujet.

2 commentaires

Tu réponds surtout à mon titre... je me moque bien que les journalistes survivent ou pas. Mon titre comme tout titre est une accroche... pour être plat j'aurais dû titrer : aujourd'hui on dispose de moins d'informations pour choisir un portable que 15 ans plus tôt.

Que la corporation se plante n'est pas mon souci. Je déteste les corporations (et j'ai fuit celle des journalistes en 1994).

Tu as raison de souligner que cette presse technique était souvent merdique... Mais il y avait des comparatifs qui tenaient la route (et c'était bien le seul intérêt).

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